"Qu'on le pende ce cochon !" : le menuisier a tout déballé sous le plancher du château

Jacques-Olivier Boudon, historien, a travaillé sur les confessions qu'un menuisier a laissées à ses descendants sous le plancher d'un château des Hautes-Alpes.

 

Le parquet a parlé. Il s’adresse à son "ami lecteur" par ces mots solennels :

"Heureux mortel, quand tu me liras, je ne serai plus."

 

Les occupants du château de Picomtal, dont les tours élancées surplombent le village de Crots, non loin du lac de Serre-Ponçon, ont sans le savoir piétiné 120 ans durant les confessions de Joachim Martin, modeste menuisier né dans cette commune des Hautes-Alpes en 1842.

 

Autour de 1880, l’artisan accepte de refaire le parquet du château pour 0,75 franc le mètre carré. L’envie lui prend alors de noircir au moins 72 planches de ses écrits, tracés – sans doute – avec son crayon de travail. Il sait qu’il ne s’adresse pas à ses contemporains. Soixante ou 80 ans devraient s’écouler avant que le plancher ne soit de nouveau désossé, alors il vide sa besace : "Mon histoire est courte et sincère et franche, car nul que toi ne verra mon écriture, c'est une ­consolation pour s'obliger d'être lu."

 

Mesquineries

 

Cent vingt ans plus tard donc, les propriétaires qui rénovent les sols du premier étage du château, entre 1999 et 2000, tombent comme espéré sur les textes signés "Martin Joachim du village Crottes, 38 ans", marié et père de quatre enfants.

 

Dans ses réflexions, l’homme cultivé, obsédé de chiffres et passionné de faits divers, balance librement sur ses concitoyens, leur vie sexuelle, leurs méfaits et leurs mesquineries, se plaint de l'inflation des prix comme du curé du village ou se livre à quelques réflexions politiques.

 

Quand il se confie sur le plancher, la population de Crottes, 1.313 habitants, amorce un lent déclin causé par l'exode rural. Le chemin de fer arrive dans la vallée de la Durance. Jules Grévy, républicain modéré, vient d'être élu président.

"Un tel témoignage est [...] exceptionnel", s’enthousiasme Jacques-Olivier Boudon, professeur d’histoire contemporaine, en introduction du livre qu’il consacre à ces confessions de 4.000 mots, découvertes par hasard lors d'une nuitée dans la chambre d'hôtes du château.

 

"Il a une claire conscience du temps qui passe et veut s'inscrire dans l'histoire."

 

"Le Plancher de Joachim" (éd. Belin, 2017) raconte la savoureuse vie d'un village de montagne à travers le regard grinçant qu'un homme ordinaire porte sur sa communauté (merci à Titiou Lecoq de nous l'avoir fait découvrir !). Nous vous donnons un avant-goût de ses pensées.

 

"Dès 18 ans je cajolais sa femme"

 

De ses 15 à 25 ans, Joachim écrit n’avoir vécu "que d’amour et d’eau-de-vie faisant peu et dépensant beaucoup". Le menuisier, marié quand il écrit ces lignes, semble nostalgique de sa jeunesse et des filles qu’il a courtisées quand il écumait les vogues et les bals de la région. Il touche comme "ménétrier" (celui qui joue du violon et chante à l'occasion de festivités) un complément de salaire.

 

Les habitants de Crottes ont la réputation d'être "de forts danseurs" et la jeunesse "très volage", si l'on croit les écrits du curé du village en 1921, exhumés par l'historien.

 

Comme il sait qu'il ne sera lu qu'après sa mort, Joachim confesse sous le parquet une aventure passée avec la femme de l'adjoint au maire :

"De mon temps dès 18 ans je cajolais sa femme encore fille âgée de 16 ans."

 

Le menuisier, observateur privilégié du village de part ses activités, parle moins de sa vie sexuelle que de celle de ses concitoyens : il évoque notamment les liaisons adultérines de l'ancien maire ou celle de son père et de la voisine.

"La manière dont les Français du peuple vivent leur sexualité reste un sujet méconnu", écrit dans son livre Jacques-Olivier Boudon.

 

"Les témoignages directs sont rares, signe que dans une société encore dominée par l'Eglise, le sexe reste une question taboue, d'où l'intérêt des remarques de Joachim."

 

Dans ses textes, le menuisier évoque aussi un villageois qui aurait décampé dans le Sud en raison, semble-t-il, de soupçons de pédophilie pesant sur lui. Joachim l'accuse d'avoir souvent "[fait] minette aux filles d'une dizaine d'années".

L'artisan épouse le 26 avril 1870 Marie-Virginie-Antoinette Robert, "âgée de 18 ans simple et modeste ayant jamais vu aucune pine avant son mariage avec moi", croit-il important de préciser.

 

Joachim écrit plus loin être mal accepté par sa belle-famille, pour des raisons d'argent probablement : "Ce mariage d'inclination ne porta aucun bonheur car ses parents furent toujours mes ennemis [...]." Il met en garde l'heureux mortel :

"Ami lecteur quand tu prendras femme demande-lui son instruction et non pas d'argent pour dot."

 

"Ami ne travaille pas tant"

 

Joachim explique avoir commencé le métier, celui qu'exerçait aussi son père, en 1858, alors "âgé de 15 ans". Il est son propre patron et se juge mal rémunéré, lui qui aurait aimé toucher 1 franc par mètre carré de plancher posé : "Dans le pays tout est cher et le travail pas payé." Il s'adresse plusieurs fois à "son" lecteur à ce sujet. Conseil intemporel :

"Ami ne travaille pas tant, fais-toi payer selon ton savoir."

 

Au château de Picomtal, où il doit poser le plancher et réparer portes et fenêtres, Joachim travaille du matin au soir sous la commande du propriétaire des lieux, M. Joseph Roman, célibataire quadragénaire issu d'une famille de magistrats. Le menuisier le met en scène dans ses écrits : il le juge peu impliqué dans la quête d'une femme et davantage concentré sur ses travaux d'érudition et sur le dessin. Joachim le trouve aussi efféminé.

 

"Mr Roman vient de me montrer les croquis qu'il vient de prendre à Largentière de Briançon. Les 7 pêchés capitaux, très beau à voir.

Mr n'est pas méchant mais il a tant soit peu conservé une forte dose de verve féminine car élevé par sa tante Mme Amat rentière de 20 mille de Gap elle l'a gâté, raclé, arrangé de manière qu'il lui vient toujours quelque mauvaise manière féminine.

Gentil garçon aimant les jolies femmes et ne les touchant pas, se mêlant un peu de tous les procès. Donnant des bons conseils à qui veut bien l'écouter. Il aurait une majorité de voix pour maire mais ce [n'est] pas sa vocation."

Joachim parle à de nombreuses reprises de son client, qui va finir par se marier pendant la pose du plancher. Il annonce d'ailleurs à son "ami lecteur" l'évènement :

"Mr Roman est en Suisse avec sa nouvelle épouse, marié du 1er septembre 1881."

 

Joachim semble bien s'entendre avec "Mr Roman", rapportant leurs discussions ou ses  voyages... Au château, le menuisier, par moments, "s'ennuie". Ecrit-il pour tuer le temps ? On l'imagine publier sa pensée sur Facebook ou Twitter :

"5 heures. Je viens de manger un morceau de cochon qui vaut 1,10 franc la livre et un verre d'eau sucrée. Voilà mon existence seul au château."

 

Le retour imminent du propriétaire le presse à se remettre au travail (rêvasse-t-il en son absence ?) :

"Mr Roman va arriver de Briançon et me grondera de voir que je n'ai pas fini le plancher."

 

"Qu'on le pende ce cochon"

 

Le menuisier a quelques griefs contre le curé-médecin du village qui "a un air de cranerie insolente avec son tricorne sur la nuque". Celui-ci fait son sermon sur le bal qu'il a donné le dimanche d'avant, peste-t-il sur un bout de bois.

 

L'artisan retranscrit ce qu'aurait entendu sa femme pendant sa confession. Il critique les questions intrusives du curé qui s'assure sans précaution que ses ouailles n'ont pas commis de pêchés :

"D'abord je lui trouve un grand défaut de trop s'occuper des ménages, de la manière que l'on baise sa femme. Combien de fois par mois, si on la saute, si on fait levrette, si on l'encule, enfin je ne sais combien de choses qu'il a demandées et défendu à toutes les femmes du quartier. De quel droit misérable. Qu'on le pende ce cochon. [...]"

 

Pour Jacques-Olivier Boudon, Joachim n'est pas anticlérical. Il s'oppose néanmoins clairement à la tutelle du clergé en matière sexuelle, "tutelle de plus en plus mise en cause depuis le début du siècle, ce qui explique le déclin de la pratique religieuse masculine".

 

Dans ses confessions, Joachim n'aime pas non plus la relation qu'entretient l'abbé avec ses paroissiennes :

"M'a plutôt l'air d'un gai luron de ce qu'il est faisant de grandes révérences aux femmes et les pauvres maris cocus sont obligés de se taire parce qu'il est médecin."

 

L'historien a retrouvé l'écriture fine de Joachim sur plusieurs autres documents archivés – actes d’état civil, contrat d’engagement comme sapeur-pompier, lettre adressée au préfet à l'encontre du curé...

 

Dans cette dernière, datée de 1884, Joachim critique l’ecclésiastique et laisse entendre qu'il a fait des avances à sa femme – la lettre est accompagnée d'une pétition signée par 24 paroissiens qui demandent le départ du curé.

 

"La Noël 1881 appela la femme au confessionnal où il y eut un véritable scandale dans l'église. Ce récalcitrant envoya appeler la femme plusieurs fois dans l'église. Depuis cette époque, la femme n'a plus remis les pieds à l'église et les enfants très peu. Je n'ai pu savoir ce qui s'était passé, mais je commence à entrer dans un état d'exaltation. Je puis vous dire encore que c'est un être révoltant, colère, qui approche de la brute [...]"  

 

Joachim met en cause également dans la lettre les compétences de médecin du religieux, qui lui a estropié la main en 1879 et qu'il croit être à l'origine de la mort de son père.

 

La mobilisation des villageois finit par payer : en 1886, l'abbé Lagier est nommé dans une autre paroisse.

 

Par Emilie Brouze pour L'OBS

 

 

 


Les réactions

Avatar Lise Oblet

Merci pour ce savoureux partage qui nous ouvre une fenêtre sur la vie de nos aïeux ... hâte de découvrir la suite ... Bien cordialement.
 

Le 16-04-2018 à 11:43:19

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